Nelly MITJA nous parle de l’obsolescence programmée, ce moteur de la croissance économique

« Ça ne sert à rien de le faire réparer. Si j’étais vous, j’en rachèterais un neuf… ». Qui n’a jamais entendu ce qui est devenu aujourd’hui le leitmotiv des SAV de nos plus grandes enseignes marchandes, lorsque, effaré de constater que notre smartphone acheté 600 euros seulement six mois plus tôt, décide de bugger… ça vous parle ? Alors attardez-vous quelques minutes sur cet article de Nelly MITJA qui nous décrypte ici ce qui est devenu depuis près d’un siècle la mécanique du moteur de la croissance économique : l’obsolescence programmée.

Petit zoom sur l’histoire et le concept d’obsolescence programmée

Petit zoom sur l’histoire et le concept d’obsolescence programmée
« Jeudi Noir » à Wall Street

Si le terme « obsolescence programmée » est aujourd’hui dans toutes nos bouches, sachez bien qu’il s’agit là d’un concept qui n’a rien de nouveau. C’est en effet en 1932 que Bernard London, promoteur immobilier New-yorkais, définit les prémices de l’obsolescence programmée à travers un petit ouvrage intitulé L´obsolescence planifiée, pour en finir avec la Grande Dépression (il y en a eu d’autres avant lui… mais de manière plus sournoise). Pour mieux comprendre cette approche, une petite remise en contexte s’impose.

C’est à la fin du XVIIIème siècle, avec l’invention de la machine à vapeur par James Watt et de la machine à filer par Richard Arkwright, que la première révolution industrielle voit le jour au Royaume-Uni. Ces innovations techniques et scientifiques marquent le début d’une nouvelle ère et l’ascension du capitalisme. Aussi, après la Première Guerre Mondiale, les Etats-Unis connaissent une période de grande prospérité. Les progrès sont tels, que la capacité de production des industries est exponentielle. En 1926, les formules de prêt se multiplient également, incitant les ménages américains à s’endetter et investir massivement en bourse. La spéculation va bon train. Néanmoins, la demande ne suit pas. Le jeudi 24 octobre 1929, ce sont près de 13 millions d’actions qui sont mises en vente sur le marché de Wall Street. Ces dernières ne trouvant pas acquéreurs, les prix s’effondrent et la Bourse de New-York avec, entrainant dans son sillage d’autres places de bourses aux Etats-Unis, mais aussi à l’étranger. Commence la Grande Dépression : Déflation, chômage, baisse inexorable de la consommation et de l’investissement, faillites.

Aussi, face à ce drame national… aux répercussions internationales, Bernard London propose une nouvelle approche. Et si, pour relancer l’économie, nous raccourcissions délibérément la durée de vie des produits ? Si le projet se veut social par certains aspects (Relance de la production, emploi, et par conséquent, relance de la consommation), Monsieur London vient de mettre la main sur la boite de Pandore. L’idée, qui avait commencé à faire son petit chemin dans les années 20, devient très rapidement un véritable concept pour les industriels. Pour encourager la consommation, il faut donc à présent apprendre à innover dans la déconstruction. Si les ingénieurs sont invités à reconsidérer leurs idéaux non sans mal, c’est toute une mécanique qui se met en place : durée de vie limitée, indisponibilité des pièces, nouveaux designs, nouvelles couleurs, nouvelles fonctions… Tout est fait pour inciter les ménages à consommer toujours plus… et avoir une longueur d’avance sur le voisin d’à côté. Telle semble être devenue alors la logique de croissance économique et de plein emploi… autant dire que le New Deal de Roosevelt n’était qu’une « petite contribution » face à la crise. Ainsi, le concept d’obsolescence programmée commence à toucher tous les secteurs (automobile, électroménager, textile…).

Bien ficelé, ce dernier revêt plusieurs formes. Nous parlerons d’obsolescence technique quand un produit est décrété irrécupérable, faute de pièces ou de composants qui ne sont plus disponibles sur le marché. L’obsolescence esthétique, elle, joue sur l’effet de mode. Pour ne pas être perçu comme « has-been », il faut à présent se doter du dernier modèle. Mais si ! Celui qui est considéré comme révolutionnaire, avec ses nouvelles applications et son design futuriste ! L’obsolescence logicielle, nous fait comprendre quant à elle que même si le produit fonctionne encore, il n’est plus en capacité de nous projeter dans l’avenir, faisant de nous un reclus de la société. Bref, vous l’aurez compris, l’obsolescence programmée, c’est tout un concept.

Publicité, marketing, obsolescence programmée, crédit : la quadrature du cercle de la croissance économique

Publicité, marketing, obsolescence programmée, crédit - la quadrature du cercle de la croissance économique
Publicité des années 50

 

Dans une logique de croissance économique, l’obsolescence programmée n’avance pas seule mais plutôt masquée. Publicité, marketing et crédit à la consommation font également partie de la quadrature du cercle de la croissance économique … parce qu’il faut savoir y mettre et les formes… et les moyens.

S’il faut remonter à l’époque des Grecs pour découvrir les premières formes de publicité, cette manœuvre psychologique a connu son essor à partir des années 50 pour envahir aujourd’hui nos ondes, nos écrans, nos rues et nos boîtes aux lettres.  Outre le fait de faire connaître du grand public un nouveau produit ou un nouveau service, la publicité doit promouvoir ce dernier positivement afin que son potentiel acquéreur l’envisage comme quelque chose d’indispensable et / ou de distinctif. Sans publicité, pas d’intérêt suscité. Mais voilà, comment approcher sa cible ? C’est justement là que le marketing rentre en scène, pour mieux appréhender et influencer les besoins du consommateur et identifier le modus operandi. Parce que c’est le consommateur qui décide… du moins, c’est ce qu’il est censé croire. Mais quand on travaille plus de huit heures par jour pour un salaire qui nous permet tout juste de payer le loyer, remplir le frigo et payer les factures…. Ça se passe comment ? Et bien il y a le crédit, mais pas n’importe lequel, le crédit à la consommation, celui là même qui à la fin des années 20 à contribué au « jeudi noir » et à la Grande Dépression et qui a repointé le bout de son nez en 2008 avec la crise des subprimes. Mais si ! Le krach des prêts immobiliers hypothécaires à risque aux Etats-Unis qui a laissé sans toit des milliers d’Américains ! vous avez déjà oublié ? Pas étonnant, John Kenneth Galbraith, ancien conseiller de Roosevelt, s’étonnait déjà dans les années 1990 de l’ « extrême brièveté de la mémoire financière ». Bref ! Crédit perso, crédit affecté, crédit revolving, crédit location avec option d’achat, crédit gratuit… tout est fait pour que l’être humain ne reste jamais sur sa faim et consomme toujours plus au nom de la sacro-sainte croissance économique.

En résumé, lobotomie, sentiment de toute puissance mais aussi d’impuissance face à cette machine de guerre ; voici le menu offert aux consommateurs par les industriels et les promoteurs de ce monde. Choisissez ce que nous avons choisi pour vous !

Impacts économiques, sociaux et environnementaux

Impacts économiques, sociaux et environnementaux
L’équipe dirigée par Dennis Meadows dans le cadre du rapport du Club de Rome en 1972

Mais voilà, la croissance économique et le concept d’obsolescence programmée qui l’anime ont leurs limites, pour qui veut bien y regarder à deux fois. Surconsommation, surproduction, gaspillage, disparités sociales, frustration, pollution… Aussi, en 1956, Günther Anders, philosophe, journaliste et essayiste allemand, est un des premiers à se lancer sur le sujet et publie L’Obsolescence de l’Homme. Critique de la technique, des médias de masse, déconnexion avec la nature, artificialité de l’existence, Anders observe et constate : « Même si l’occasion se présente d’entrer en relation avec des personnes véritables, nous préférons rester en compagnie de nos copains portatifs ». Ces mots, qui datent de plus d’un demi-siècle, raisonnent encore plus fort aujourd’hui.

Douze ans plus tard, en 1968, ce sont plusieurs scientifiques, humanistes, économistes, industriels et fonctionnaires internationaux qui se réunissent, tous préoccupés par le devenir de notre société moderne. Ainsi voit le jour le Club de Rome. Dans ce groupe de réflexion, ce sont plus d’une cinquantaine de pays qui sont représentés. L’objectif ? S’interroger sur l’impact de l’Homme et de la croissance économique sur l’environnement. Critiquée pour sa vision catastrophiste, cette organisation publiera 4 ans plus tard, en 1972, le Rapport Meadows. Ce dernier porte notamment sur les dangers de la croissance économique et démographique, l’épuisement des ressources, la surexploitation, et la pollution. Si le rapport fait débat encore aujourd’hui, il posera néanmoins les fondements du développement durable qui trouvera sa définition en 1987 dans le rapport Brundtland.

Dans la continuité du Club de Rome, le sociologue allemand Ulrich Beck publiera en 1986 La société du risque qui décortique minutieusement la modernisation des sociétés contemporaines pour en faire la critique. Selon Beck, les risques auxquels sont confrontés les individus ne relèvent pas du seul apanage de la nature : « La production sociale de richesses est systématiquement corrélée à la production sociale de risques ». A ce titre, nous pouvons rappeler les catastrophes de Seveso (1976), de l’Amoco Cadiz (1978), de Bhopal (1984) ou encore de Tchernobyl (1986) auxquelles se succèderont celles de l’Erika (1999), d’AZF (2001), de Fukushima (2011), de Dacca (2013) ou encore de Tianjin (2015). La modernisation implique également un risque de paupérisation nourri par l’individuation qui pour Beck est synonyme de vulnérabilité, amenant l’individu « sur le chemin de croix de l’estime de soi ». Enfin, Beck invite à repenser la modernité technoscientifique qu’il veut plus « réflexive ».

Aussi, en nourrissant la surproduction, la surconsommation et l’individuation, l’obsolescence programmée impacte le social… et l’environnement. C’est dans cette logique que la Convention de Bâle sera élaborée et signée en 1989. Si les ambitions de ce traité sont salutaires, en visant à réduire la circulation des déchets dangereux entre les pays (notamment ceux des pays développés vers les pays en développement), il en demeure que dans les faits, c’est plus compliqué. Et ce ne sont pas les Sommets de la Terre successifs (Stockholm en 1972, Nairobi en 1982, Rio en 1992, Johannesburg en 2002…), ou l’adoption d’agendas qui renverseront la balance, bien qu’ils aient le mérite de continuer à nourrir la réflexion et faire naitre de petites avancées… rarement suivies de faits concrets.

Ainsi, les conséquences du concept d’obsolescence programmée sur l’environnement sont mortifères. En 2018, la Banque Mondiale publiait son rapport What a Waste 2.0: A Global Snapshot of Solid Waste Management to 2050. Nous y apprenons ainsi que d’ici 2050, la production mondiale de déchets augmentera de 70 % si rien n’est fait ; que la quantité de déchets produits chaque année dans le monde atteindra les 3,4 milliards de tonnes d’ici 30 ans… contre 2,01 milliards en 2016, sachant que les pays disposant des revenus les plus élevés génèrent déjà à eux seuls plus d’un tiers (34%) des déchets de la planète. Vice-présidente de la Banque mondiale pour le Développement Durable, Laura Tuck ajoutera : « Une mauvaise gestion des déchets est néfaste pour la santé humaine et pour l’environnement, et contribue au défi du changement climatique. Malheureusement, ce sont souvent les plus pauvres qui en souffrent le plus. Or, il est possible de faire autrement. Nous devons utiliser et réutiliser nos ressources en permanence pour éviter qu’elles ne finissent à la décharge. »

Décroissance et collapsologie… Quèsaco ?

Décroissance et collapsologie… Quèsaco 

Si en réponse à la surconsommation, les premières Journées internationales sans achat sont lancées au début des années 1990 sous le slogan « enough is enough ! », ainsi que les premiers mouvements antipub comme en France Casseurs de pub (1999), ce n’est qu’à partir des années 2000 que le terme « obsolescence programmée » a commencé à s’immiscer dans la sphère publique et que les objecteurs de croissance sont devenus plus audibles. Des concepts comme la « décroissance », née dans les années 1970, commencent également à faire leur chemin. Entendons-nous bien, le terme « décroissance » n’est pas synonyme de retour au paléolithique, quand la croissance économique consiste elle, à l’augmentation « illimitée » de la production de biens et de services. Non ! La décroissance prône la réduction de la consommation… pas son trépas. La décroissance, c’est ne plus faire de la croissance un objectif au détriment du bien-être de chacun et de l’environnement. Et pour étayer son concept, la décroissance prend le temps de l’analyse : disparités sociales, aliénation au travail, pollution, détérioration des écosystèmes… En résumé, la décroissance c’est « Consommer mieux mais moins ».

La « Collapsologie », qui trouve ses origines dans la publication du Rapport Meadows (Club de Rome), débarque quant à elle en 2005 sous la plume de Jared Diamond, professeur en physiologie et en géographie, dans son livre Collapse. Dans cet ouvrage, qui pose la question du lien de cause à effet entre crise environnementale et destruction d’une civilisation, Diamond étudie le cas de plusieurs sociétés et de leur rapport avec l’environnement. Tout d’abord, celui de sociétés passées (Pascuans de Rapa Nui, Mayas…) qui se sont effondrées sous le poids de divers facteurs, mais qui surtout, selon lui, se sont effondrées faute de ne pouvoir surmonter une crise environnementale. Puis, Diamond s’attarde sur des sociétés plus contemporaines (Chine, Australie, Japon…) afin de démontrer que les problématiques passées et leur appréhension demeurent d’actualité et qu’une réponse politique aux problématiques écologiques est possible. Aussi, selon l’auteur, 5 facteurs entrent en jeu dans la théorie de l’effondrement : l’environnement, le changement climatique, l’hostilité des voisins, la dépendance avec les partenaires commerciaux et les valeurs d’une société. Si le titre du livre nous plonge de prime abord dans ce qui semblerait être l’apocalypse, son analyse n’en demeure pas moins positive, en ce sens que des avancées sont possibles à travers un appareil politique bienveillant et des entreprises collaborantes. La prise de conscience et l’engagement de l’individu dans cette dynamique sont également très importants. A défaut d’aller aux urnes, l’individu vote au quotidien par son mode de consommation et ses prises de position.

Si ces deux théories font encore polémique, elles poussent à la réflexion. Aussi, peut être est-il temps aujourd’hui de se poser la question : A quoi consacrer son « temps de cerveau disponible » ?

Auteur : Nelly MITJA

Réagir à l\'article
Accros à l’actu sur internet, vous aimez suivre l'actualité,alors suivez le site Kivupress ;Je suis passionnée par les Technologies du Web, l'information en générale. Je vous invite à proposer des actualités en nous adressant une news via le formulaire de contact. Nous publions toutes les informations chaudes du moment ; des news toutes fraiches que vous nous apporterez. Au plaisir d’échanger sur vos besoins.
Aimable et Souriante