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Coronavirus en RDC: Des scientifiques s’inquiètent et tirent la sonnette d’alarme

Tribune : « Situation de l’Epidémie a Coronavirus en RDC: Des Scientifiques S’inquiètent et Tirent la Sonnette d’Alarme »

Comme les autres nations de par le monde entier, la République Démocratique du Congo est déjà touchée par la pandémie causée par le Coronavirus, type COVID-19, partie de la ville de Wuhan, en province chinoise de Hubei.
Comme un peu partout dans le monde, le Président de la république s’est adressé à la population congolaise et a, à l’occasion, annoncé des mesures permettant au Gouvernement de contenir sur le plan national l’épidémie, et en limiter la propagation à partir des cas confirmés dans la capitale Kinshasa, lesquels ont été au départ diagnostiqué sur des personnes en provenance d’un séjour à l’étranger. Parmi les mesures prises par le Président Félix Tshisekedi, on note la désignation du Professeur Jean-Jacques Muyembe, expert virologue, Directeur de l’Institut National de Recherche Biomédicale (INRB), qui a tout récemment conduit la riposte contre l’épidémie d’Ebola qui a surgi à l’est de la RDC.

Mais, contrairement aux autres pays organisés, développés ou non, l’impulsion attendu du mot du Président de la république traîne à se concrétiser sur le terrain, alors que l’épidémie poursuit son cours. Au 23 mars 2020, 34 cas ont été confirmés et deux décès enregistrés, tous dans la ville de Kinshasa, qui compte déjà parmi ces cas confirmés des cas dits “autochtones”, pour désigner les personnes infectées à Kinshasa, sans notion de séjour à l’étranger. Plus loin, le 22 mars, le gouverneur du Katanga a annoncé deux cas positifs, mais dont les résultats issus de tests rapides attendent confirmation, sur demande du ministre de la santé. Mais est-il que, ces personnes ont fait partie d’un vol Kinshasa-Lubumbashi, avec à son bord plus de 75 personnes. Ceci fait augurer ce que nous craignions tous et que le Président de la république a tenu par son adresse à prévenir: la propagation de l’épidémie dans les provinces à partir de Kinshasa. A défaut de matériels, des sites régionaux de détection du Covid-19 doivent être installés en urgence aux coins à haut potentiel épidémique, dont Kinshasa (INRB le seul opérationnel), Bukavu et Lubumbashi, etc.
En dépit de cette situation, des signaux clairs de de prise en main de la situation dans toute sa gravité manquent au niveau du gouvernement, de l’avis de nombreux observateurs. Comme pour l’illustrer, ce même 22 mars, quatre parlementaires viennent de signer une déclaration demandant au Président de la république de prendre certaines mesures claires visant à isoler Kinshasa du reste des provinces, en passant entre autres par la déclaration de l’état d’urgence.

À ce stade, l’opinion nationale exprime de vives inquiétudes notamment sur les questions précises suivantes:

1. Quelle est la mission exacte confiée au Professeur Muyembe par rapport à COVID-19? Alors que le Président de la république a clairement déclaré avoir confié au Professeur Muyembe “la coordination de la cellule de riposte” au COVID-19, une voix discordante s’élève de la part du ministre de la santé 4 jours plus tard, qui déclare, selon le média Actualité.cd, « Le Président de la République n’a pas dit que le professeur Muyembe prendra la tête de la riposte. Il va prendre l’équipe technique de la riposte. L’équipe technique est constituée de plusieurs commissions et c’est lui qui va coordonner cette commission. Il y a une commission multi-sectorielle qui est présidée par le Premier ministre et il y a la commission nationale de coordination qui est présidée par moi-même, donc le Professeur Muyembe va prendre la commission technique et répondra au ministère, à la commission multi-sectorielle qui est présidée par le premier ministre »
Au vu même de ces mots du ministre, c’est la confusion qui s’invite dans la tête même du congolais parmi les mieux instruits. D’aucuns se demanderont si c’est une occasion de plus pour la RDC de multiplier des vocabulaires qui, finalement, ne produisent pas du travail attendu sur le terrain.
Il est connu, et nous le voyons dans différents pays, que l’enjeu de cette épidémie est si grand, que la riposte appropriée ne peut être que multi sectorielle, sous la conduite du gouvernement. Mais de là multiplier des structures ne conduira qu’à des messages peu clairs à la population et à l’incoordination des actions sur terrain. Au pire des cas, c’est la confusion qui s’installera au détriment des vies des congolais.

2. À quand une communication coordonnée et quotidienne sur la situation de l’épidémie. Alors que pour Ebola le ministère de la Santé publiait au quotidien un bulletin épidémiologique, pour le COVID-19 qui trouve déjà un fonctionnement légué par la riposte Ebola (dont tous les animateurs encore en place), c’est le seul compte Tweeter du ministre qui sert de source d’information épidémiologique pour le moment, où l’on trouve juste des annonces de nouveaux cas confirmés et les décès. Le manque de détails et l’absence d’un langage visant à convaincre la population à s’impliquer dans cette riposte laissent les congolais dans leur soif de la bonne information sur l’évolution, le déploiement, les actions urgentes en fonction de la dynamique épidémique, et perspectives à court terme.

3. Il faut combien de temps pour commencer concrètement une action jugée par le Président de la république, et qui ébranle même les systèmes de santé les mieux équipés au monde (cas de l’Italie ou des États-Unis)? Cette inaction est plus mortelle à ce stade en RDC que le virus lui-même. La conscience nationale s’interroge sur ce mutisme et le monde certains intellectuels veulent donner leur point de vue. Les militaires en blouse blanche qui seront déployés dans cette bataille contre la Covid-19 sont ceux qui ont prêtés le serment d’Hippocrate, les médecins dont les cris de détresse ne cessent d’être entendus, avec de promesses qui ne se réalisent toujours pas. La lutte étant prioritaire pour sauver la nation en danger, tous les préalables pour leur éviter une contamination par exposition professionnelle doivent leur être garantis (masques FFP2, gants, gel hydro alcoolique, etc.).

Nous joignant aux autres voix qui s’élèvent et par souci de préserver les vies des congolais, nous lançons donc un vibrant appel au Président Félix Tshisekedi de poser des actes concrets en urgence, notamment :
1. En nommant une structure multi sectorielle unique pour la riposte au COVID-19 pour maintenir une seule chaîne de commande et de communication, ainsi que concentrer les ressources vers une action coordonnée;
2. En nommant formellement les animateurs de cette coordination dont fait partie le Professeur Muyembe tout en en définissant clairement le rôle de chacun et en donnant à cette coordination les moyens de sa politique;
3. En désignant le (s) membre(s) du gouvernement qui engagera (ront) la responsabilité du Gouvernement au sein de cette riposte (tous les autres membres du gouvernement étant tenus de collaborer avec cette coordination de par leurs attributions respectives);
4. En utilisant ses pouvoirs constitutionnels de déclarer l’état d’urgence en vue d’adapter la mobilisation des ressources juridiques, administratives, humaines et économiques aux besoins qu’impose cette épidémie.
5. En décourageant toute politisation de cette situation par les différents acteurs politiques et gouvernementaux, pour ne privilégier que les vies des congolais menacées;
6. En considérant la pertinence de l’institution, à titre exceptionnel, d’un comité scientifique d’appui composé de scientifiques indépendants, avec une expertise avérée en Biologie, Infectiologie, Microbiologie, Santé Publique et Épidémiologie, laquelle serait chargée de faire la triangulation de données issues de la riposte et celles de la communauté scientifique internationale pour donner au pays, via la Présidence de la République, une base fiable d’information scientifique pouvant guider la prise de décisions importantes liées à cette riposte, pour préserver la vie de millions de congolais; ce tout en travaillant en dehors de toutes pesanteurs politiques qui plombent le pays dans un moment si crucial.

 

Par :

David LUPANDE,
Médecin Biologiste, Chercheur et PhD Student
Basé à Bukavu, au Sud Kivu
Hubert WATUKALUSU, MD, MPH, Spécialiste en Analyse et Management des Établissements de Santé et Chercheur en Qualité de Santé
Paul KABASELE,
Médecin, Département de Médecine Légale
Hôpital Provincial Général de Référence de Kinshasa

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