La Covid-19 dans la communauté à Bukavu : déni masqué et défis, que pensent les chercheurs, les médecins ?

Bukavu, Chef-Lieu de la Province du Sud-Kivu, à l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC) fait partie de 11 provinces touchées par la covid-19 sur les 26 que compte le pays.

Depuis le 29 mars 2020, la province avait enregistré ses deux premiers cas, tous importés selon les déclarations des agents de la riposte (Afrique de l’Ouest et Dubai). Cinq jours après, soit le 03 avril 2020, la province enregistrait son 3è cas ; une patiente de 31 ans qui avait séjourné au Canada et qui serait revenue vers mi-février à Bukavu ; ayant repris son travail dans une Entreprise de la place durant lequel elle était en contact avec des personnes en provenance de l’Europe vers début mars, la qualification de sa contamination était tout de même difficile, mais enfin de compte la contamination importée avait été retenue. La crainte d’une circulation locale du Sars-cov_2 était perceptible dans la ville, c’est pourquoi quelques mesures seront prises par l’autorité provinciale entre autres, l’isolement de la ville de Bukavu, le port obligatoire du masque et l’hygiène des mains. Début mai, plusieurs alertes de cas suspects de covid-19 sont faites par des structures hospitalières de la place, dont certains vont décéder sans diagnostic confirmé.  Le 10, le 26 et le 29 mai 19 cas positifs sont confirmés en 19 jours, faisant un total cumulé de 22 cas, dont la majorité étaient de cas décédés plusieurs jours déjà ou gravement malades et hospitalisés, l’opinion va monter au créneau suite au mutisme de l’équipe de la riposte. Fin mai, le Gouvernement provincial va communiquer les dispositions prises pour faire face à l’explosion de cas de contaminations communautaires ; un confinement de 3 jours en début juin va être décidé pour la seule Zone urbaine d’Ibanda ainsi que l’accentuation de la sensibilisation de mesures barrières. Du 2 juin au 14 Juin 2020, 86 nouveaux cas seront confirmés, faisant un cumul de 108 cas de covid-19.

Au regard de ce bref descriptif de la dynamique de la covid-19 au Sud-Kivu, et à Bukavu en particulier, il y a lieu de relever les faiblesses criantes dans la gestion de cette pandémie et d’avertir l’autorité d’un risque d’aggravation si l’anticipation n’est pas mise à profit très rapidement. Wangping et al. (in Frontiers in Medicine,2020) démontrent clairement dans leur modélisation, l’impact de l’instauration précoce de mesures de riposte dures pour ralentir la progression de la pandémie, c’est ce qui avait été fait à Wuhan en Chine. A Bukavu, la communication autour de deux premiers cas de covid-19 était émaillée de beaucoup de zones d’ombre, suivi par la publication d’un comité multisectoriel de riposte contre la covid-19 au Sud-Kivu par l’autorité provinciale, dans un climat de méfiance totale avec la population ; qui pour elle, la maladie n’était qu’une invention pour bénéficier de subventions. Cette perception ressortait clairement dans l’opinion, associée aux manques de moyens de leurs actions ; difficile à la riposte de s’aligner au mot d’ordre de l’Africa_CDC (Centre Africain de Contrôle de Maladies) : « Tester-Tracer-Isoler-Traiter », l’ingrédient d’un déni généralisé était déjà en place.

Deux commissions de la riposte étaient très techniques et au premier rang de la ligne de guerre contre la covid-19, c’est la commission médicale et la commission scientifique, bien constituées par rapport à leur composition, sauf que leurs réelles missions n’étaient pas bien connues ; la population ne savait pas ce qui se passait réellement au centre d’isolement vers Bwindi et comment les cas étaient pris en charge, ce mutisme entretenait de folles rumeurs autour de la prise en charge de cas covid-19. Le vrai rôle de la commission scientifique n’était connu ni de la population, ni des intellectuels de la province ; aucun avis scientifiquement motivé n’avait été porté à la connaissance de tous, il se dégageait très clairement un fossé entre les gouvernants et la population. Tout ceci ne faisait que renforcer le déni de la population vis-à-vis de la covid-19 et porter un coup fatal malheureusement sur toutes les actions futures de sensibilisation sur un contexte totalement flou de gestion. Dans cette atmosphère, le Sars-Cov-2 (virus responsable de la covid-19) circulait librement et calmément, quelques hôpitaux de la place commençaient à alerter une certaine recrudescence de cas symptomatiques, très similaires à la covid-19 dont ; malheureusement certains de ces cas décédaient et étaient enterrés sans que leur confirmation biologique ne soit disponibilisée, donc le deuil et l’enterrement étaient organisés sans aucune précaution particulière. Ceci a probablement été le point de départ de l’actuelle flambée de cas dans toute la ville de Bukavu, mais aussi l’afflux des compatriotes rapatriés de pays voisins touchés par la covid-19, qui n’ont pas été testés encore moins, être mis en quarantaine. Cette dégradation de la situation sanitaire, l’incompréhension au sein des équipes de la riposte ainsi que le manque de Laboratoire de confirmation de cas covid-19 à Bukavu ont été à la base de la démission du Président de la commission médicale de la riposte.

 

Un Laboratoire de confirmation biologique vient d’être installé à Bukavu, et les échantillons de patients suspects de covid-19 devront être analysés sur place, mais aussi l’arrêté provincial encadrant  le deuil et l’enterrement dans le contexte de la covid-19 (cas décédé suspecté et / ou confirmé) a été signé par l’autorité provinciale. Nous apprécions toutes ces mesures, mais nous déplorons seulement qu’elles aient été prises avec retard ; on aurait pu éviter plusieurs contaminations dont l’ampleur réelle n’est que spéculative pour l’instant, mais bien au-delà de ce qui est officiellement connu. Le comité scientifique, en harmonie avec le Laboratoire fraichement installé, doit rapidement mettre en place un algorithme diagnostic simple qui permettrait de trier de cas pouvant bénéficier de la rRT-PCR Sars-Cov_2 après un screening par 2 tests rapides d’orientation diagnostique, l’un pour les Anticorps (Ac) qui sera combiné à l’autre qui recherche l’Antigène du Sars-Cov_2 (Ag).

Face à ce déni généralisé de la population de l’existence de la covid-19 dans la ville de Bukavu, sur un fond de crise de confiance avec les animateurs actuels de la riposte et dans le souci d’asseoir un climat restauré, nous pensons qu’il faille ré-créer cette confiance entre les animateurs de la riposte et la population par : i) renforcer l’équipe de riposte déjà en place , ii) l’autorité provinciale doit intégrer dans ses manœuvres de prise de décisions des leaders d’opinions pour préparer la population à l’adhésion de mesures prises conjointement avec elle, iii) s’appuyer toujours sur des avis éclairés émis par le comité scientifique local, qui est aussi l’émanation de la population pour asseoir leur applicabilité, iv) organiser de points de presse chaque jour, durant lesquels la population sera mise au courant de la situation.

Pour ralentir la progression de la pandémie et réduire sensiblement la chaine de transmission, un confinement total de la ville de Bukavu (LOCKDOWN) est souhaitable, de 7 jours (durée moyenne durant laquelle les cas en incubation (plus de 50%) pourront présenter de symptômes), tout en ne laissant que les services essentiels (Services techniques, Marchés avec rotation de marchands pour éviter des encombrements, pharmacies, alimentations et hôpitaux) qui seront tous en service minimum avec instruction ferme du respect de gestes barrières.

Après 7 jours de confinement, intensification de la sensibilisation pour l’application de gestes barrières, installation de points d’eau ou de lavage (à défaut du gel hydroalcoolique) devant chaque immeuble, place publique, parking public, marché ; limitation du nombre de personnes dans les véhicules de transports en commun ou privés et port obligatoire du masque partout en public.

La lutte contre cette pandémie est une affaire de tout le monde, nous pensons contribuer de notre façon en analysant la situation et en proposant des solutions, pour le bien de tous.

 

 

  • David LUPANDE Mwenebitu, MD,MSc, PhD Candidate

Médecin Biologiste / Microbiologie

Centre Universitaire de Gestion des Epidémies (CUGE)-UCB

Hôpital Provincial General de Référence de Bukavu / RD Congo

 

  • Hubert MUFABULE, MD, Master in Public Health

Hautes Etudes de Santé Publique / France

 

  • Ghislain MANIMANI Riziki, MD, MSc                      

Infectious Diseases

University of KwaZulu-Natal / South Africa.

Réagir à l\'article
Accros à l’actu sur internet, vous aimez suivre l'actualité,alors suivez le site Kivupress ;Je suis passionnée par les Technologies du Web, l'information en générale. Je vous invite à proposer des actualités en nous adressant une news via le formulaire de contact. Nous publions toutes les informations chaudes du moment ; des news toutes fraiches que vous nous apporterez. Au plaisir d’échanger sur vos besoins.
Aimable et Souriante