Terpsychore ou la légèreté de l’être : une ode poétique signée Roger Baillet

Roger Baillet a été professeur à l’université de Lyon III avant de se lancer dans une carrière romanesque. Passionné par la langue et la culture italienne, il présente un écrit original et intimiste, qui porte le nom de « Terpsychore ou la légèreté de l’être ». L’auteur de l’excellent « Vivaldi ou l’évanescence de l’être » a publié de nombreux livres aux éditions de L’Harmattan. Ce roman historique suivait le quotidien des filles de la Pietà, une sorte d’école vénitienne, et plus particulièrement la jeune violoncelliste Camille, proche du prestigieux musicien Antonio Vivaldi. Une plongée dans une existence fascinante, qui décrit fidèlement la vie de passionnés de musique, dans un pays spécifiquement connecté aux arts.

Une fois encore, l’auteur déclame sa passion pour la thématique des arts avec un titre évocateur, qui parlera surtout aux amateurs de la mythologie grecque. En effet, « Terpsichore » fait ici référence à l’une des neuf muses, plus précisément la muse du chant et de la danse, de la poésie chantée. Son symbole est la lyre. Qu’entend donc l’écrivain par la légèreté de l’être ? Une volonté de transmettre un sentiment positif et aérien au travers d’un texte dépourvu de lourdeur…

Tout débute par « l’être » : le récit est un long témoignage, qui suit le parcours incroyable d’Alba, une femme née en Syrie, qui a souvent changé de foyer dans la ville de Lyon. Très précoce et intelligente, elle se passionne pour la poésie et les sciences. Cette âme rêveuse et ancienne bergère est très proche de la nature, qui s’identifie à la figure de Diane, la vierge chasseuse du panthéon romain. Après une adolescence troublée et marquée par les moqueries, la jeune femme atteinte d’autisme atypique se lance dans la vie active. Son premier travail consiste à accompagner les personnes âgées dans une maison de retraite. Les sujets de prédilection de l’auteur Roger Baillet transparaissent : le rapport à la religion, mais aussi aux grands compositeurs baroques et de musique classique. Sa solide culture et maîtrise de ces univers donne un côté très immersif et crédible à la vie d’Alba, qui est devenue travailleuse du sexe. Désormais escort, elle évoque sa clientèle dont des personnages au nom lourd de sens comme Pygmalion (dont le prénom est en réalité Jean-Paul).

Les chapitres prennent une forme atypique : il n’y a pas de numérotation, mais plutôt un mot, qui débute par une citation comme celle de Paul Valéry, issue de « l’âme et la danse ». La seconde partie du livre s’intitule justement « la danse ».

Sur un ton intimiste, le personnage d’Alba s’adresse directement au lecteur, créant un lien de confiance et de complicité. Celle-ci a accepté de vivre aux côtés de Jean-Paul, et de le suivre jusqu’à la capitale. Sa passion pour la sculpture le mène à utiliser le corps de l’héroïne. Son voyage la guidera à Saint-Pétersbourg, elle est même victime de violences et abus sexuels, victime d’un personnage qu’elle qualifie de « cygne noir ». Celle qui s’identifie à la fleur du physalis change de nom en fonction de sa destination. En Russie, son nom sera Roxelane, intimement liée au ballet du lac des Cygnes.

De retour en France à Paris, le chapitre s’oriente vers un contenu ouvertement poétique, avant de se lancer dans un nouveau déplacement, en Espagne. Cette fois, la cliente de la narratrice est une femme, Sibylle. La séparation avec Jean-Paul survient, elle cesse de l’appeler Pygmalion. Elle se souvient d’une soirée à l’appartement du Marais et de la prodigieuse artiste Maïssa, très admirée et maîtrisant plusieurs disciplines et arts. Ce n’est pas la première fois que l’auteur traite des amours « à la Sappho ».

Le récit s’arrête à l’aube de ses quarante ans, alors que le personnage s’apprête à se lancer dans une tournée de ballet.

Cette fin laisse le lecteur suspendu aux pages, comme en lévitation. Les dernières pages laissent un goût inachevé, quant au parcours incroyable de cette femme unique et talentueuse, authentique et humaine. Les personnages féminins forts tombent souvent dans l’écueil cliché, surtout chez les auteurs hommes, qui cherchent à se fondre dans l’esprit d’une femme fictive. Et pourtant, Alba (ou bien Marie-Madeleine, Marlène, Roxelane) est bien crédible et réelle. Ce journal de vie est une fiction réaliste, qui fait voyager le lecteur dans des milieux privilégiés et variés. Aucun temps mort, peu de pauses ! L’épopée d’Alba est rythmée par son amour démesuré pour la poésie et la danse. Avec ses airs de nymphe, elle donne naissance à une figure mythologique inaccessible comme la muse. Les très nombreuses références aux textes fondateurs, légendes et icônes comme les philosophes et les compositeurs de génie nécessitent une certaine compréhension et connaissance de ces thématiques, afin de profiter au maximum de ce roman court.

En conclusion, « Terpsychore ou la légèreté de l’être » de Roger Baillet est une lecture originale et palpitante, qui fait voyager dans de nombreux pays et villes. Certaines scènes à caractère cru comme les scènes érotiques ne conviennent pas à un public trop jeune. Le style de l’écrivain est à la portée de tous et convient parfaitement au titre du livre. Les descriptions sont équilibrées, permettant au lecteur de s’immiscer aisément dans la psyché de l’héroïne. La présence de noms très symboliques tels que Pygmalion, le sculpteur qui est tombé amoureux de sa statue Galatée, donne une substance particulière à ce livre.

Un récit qui pourrait accompagner un voyage en train, et qui restera durablement inscrit dans l’esprit.

Le site de l’auteur : https://rogerbaillet.fr/

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