Les 9 vies d’Ezio : un récit de vie palpitan

Le roman de Jean-Marie Darmian « Les 9 vies d’Ezio » a été publié aux Éditions des Auteurs des Livres en 2020. Il s’agit là d’un récit de vie de 228 pages, qui retrace le parcours atypique d’Ezio Baziana. L’ouvrage se divise en neuf chapitres, en écho au titre et comprend une préface rédigée par Sandrine Biyi, auteure de la série « La dame de La Sauve » : l’écrivaine nous dépeint la passion avec laquelle elle s’est lancée dans cette lecture qui s’annonce intense et vive, palpable et authentique. Au-delà des étapes de l’existence mouvementée d’un brillant médecin italien vivant en France, le voyage que nous nous apprêtons à faire semble également traiter de sujets de société, intrinsèquement liés au contexte de guerre, mais qui ont une résonance tout à fait actuelle. Le roman s’achève par un épilogue, qui nous projette, après les épisodes marquants de la vie d’Ezio.

D’abord, le premier chapitre nous présente le couple Bazania, les parents d’Ezio. L’ouvrage débute par l’enrôlement de Giovanni dans l’armée italienne, laissant son épouse Gesuina avec leur « bambino » à Postua en Italie. Puisque son mari est parti au front, Madame travaille pour deux et déploie une force colossale. La situation est fragile, précaire et instable pour cette famille qui subit les conséquences désastreuses de la Première Guerre mondiale. Malgré de faibles ressources, Gesuina cherche à tout prix à protéger son seul enfant. Ezio grandit sans figure paternelle, jusqu’au retour de Giovanni en décembre 1918. Ces retrouvailles inespérées résonnent comme le début d’une nouvelle vie : Ezio apprend peu à peu ce qu’est un père, notamment grâce au cheval de la famille Nero, véritable membre de ce clan à part entière. Les années passent, Ezio évolue dans l’admiration du travail de son père, la maçonnerie. La famille parle trois langues, l’italien, le français et le piémontais. Ce chapitre retranscrit parfaitement la ténacité de Giovanni, qui se dévoue corps et âme à sa besogne, très physique. En 1925, la situation s’améliore pour les Bazania. Les communautés italiennes se lancent majoritairement dans des métiers du bâtiment, de l’agriculture… Pour l’homme, il est temps de s’orienter vers un aspect plus moderne et de viser plus loin. L’ambitieux Giovanni envisage de travailler sur de grands chantiers et souhaite se consacrer à la fabrication de béton, dans l’ouest de la France. Une nouvelle vie commence. Cette introduction est bien rythmée, le lecteur est happé par la description historique, fidèle et vivante d’une Italie où les femmes ont pris le pouvoir, en l’absence des maris. Cette partie annonce les prémices d’une relation particulière, très soudée entre la mère et le fils.

Le second chapitre traite de l’entourage amical et professionnel de son père, qui estime sincèrement ses collègues. Ici, le racisme des Français à l’égard d’Ezio et de la famille italienne est évoqué. Cela n’entache pas l’ambition grandissante de Giovanni, qui investit de plus en plus d’argent pour améliorer le matériel de maçonnerie, afin de réaliser ses projets. Le modernisme remplace les techniques ancestrales. De son côté, Ezio s’avère être un élève très consciencieux, précoce et intelligent. Son objectif est d’obtenir son certificat d’études, en l’an 1927. Dans ce chapitre, nous sommes plongés dans les épreuves théoriques de ce diplôme, notamment dans le domaine des sciences. Le fils prodige décroche non seulement son « certif », mais il est remarqué pour ses résultats excellents. Malheureusement, Ezio subit la violence du rejet et de la discrimination banalisée. Puisqu’il est italien, on refuse de lui décerner une distinction pourtant méritée, le prix cantonal. L’auteur souligne qu’il s’agit ici de la fin de l’enfance d’Ezio.

Le troisième « volet » relate les célébrations de la famille, qui félicite les efforts d’Ezio. Ce chapitre est bien plus bref que les autres, mais les plats y sont décrits avec une précision telle que l’on parvient presque à sentir les odeurs des spécialités culinaires. Ici, nous apprenons qu’Ezio envisage de poursuivre ses études jusqu’au lycée.

La quatrième partie du livre met en lumière l’amour du travail et le côté très manuel d’Ezio, qui marche sur les traces de son père. On y découvre également sa passion pour la mécanique ainsi que les voitures. Au cours des vacances d’été, Giovanni se noie et décède des suites d’une hydrocution. Ce sentiment d’impuissance et d’injustice va résonner comme un choc, une révélation pour le fils, qui lui donne la vocation de devenir médecin. Le style concis, la brièveté des phrases et l’espérance contenue dans le texte plongent le lecteur dans une situation de stress, qui accentue le côté immersif.

Dans le chapitre cinq, les obsèques « grandioses » du père, Giovanni, sont célébrées. La mère et l’enfant se retrouvent alors seuls. Toujours victimes de racisme dans une Italie de plus en plus fasciste, ils se rendent chez les grands-parents paternels d’Ezio. Sur place, ils sont accueillis chaleureusement, Jean-Marie Darmian décrit la générosité infinie de ces personnes endeuillées, qui traversent l’horreur de devoir enterrer leur propre fils. Giuseppe le grand-père lui ressemble beaucoup. Le séjour se déroule en famille. Enfin, Gesuina et Ezio retournent en France, pour reprendre leur vie là où elle s’est arrêtée, dans le flou le plus total. Que deviendra l’entreprise familiale ?

La réponse à cette question est traitée dans le sixième chapitre. L’ancienne équipe de Giovanni va maintenir la société de maçonnerie, en suivant le modèle d’inspiration que représentait son chef. En 1931, Ezio prépare son Brevet élémentaire supérieur, à la fin de l’année, il voyage avec sa mère jusqu’à Postua. Il ignore s’il demandera la nationalité française, mais Gesuina décide de rester italienne. En l’an 1935, Ezio obtient son diplôme malgré son parcours atypique et les préjugés à l’égard d’un jeune homme de la campagne, Italien de surcroît.

Le chapitre sept est sans conteste le meilleur passage des « 9 vies d’Ezio ». Malgré la détente et la liesse des vacances en vue d’une première année de médecine, l’ombre du « Duce » Mussolini plane. Ezio doit fuir l’Italie, car l’État prévoit de bloquer toutes les routes, afin d’enrôler de forces les Italiens, y compris ceux qui sont installés en France. Il est donc contraint de quitter le pays en traversant les montagnes. Son grand-père échafaude rapidement un plan.

Pour cela, il faudra traverser la Suisse pour regagner Terressauve, là où Ezio vit avec sa mère, à proximité de Bordeaux. Il parcourt les vallées à pied et à vélo et finit enfin par atteindre Genève et sa gare, pour retourner chez lui. Ce voyage éprouvant aura duré 5 jours, mais les autorités suisses l’empêchent de progresser. En effet, les policiers doutent de ses déclarations et l’arrêtent. Après vérification, les agents l’accompagnent jusqu’au train, après une garde à vue angoissante. Finalement, Ezio rejoint sa mère, très inquiète, mais soulagée de retrouver son fils unique. L’intensité de cette cavale se matérialise précisément dans la tête du lecteur, qui parvient parfaitement à se représenter la nature sauvage et les conditions pénibles, dans lesquelles Ezio a lutté pour rentrer chez lui.

Dans le chapitre huit, Ezio travaille sa thèse de médecine en pleine Seconde Guerre mondiale. Il est arrêté par la Gestapo, car il aurait insulté l’occupant allemand. Libéré après deux jours de garde-à-vue, il demande la main de Yolande, une femme décrite comme « élégante, douce, dotée d’un solide caractère », qui accepte malgré son jeune âge. Le couple s’unit en 1941. Ezio aménage son cabinet, afin de débuter sa carrière médicale, mais il est contraint de rejoindre le service de travail obligatoire : il est attendu en Allemagne dès le lendemain. La nouvelle glace le sang, et le lecteur prie pour qu’il puisse être épargné ! Ezio se plaint au maire de la ville de Lignon, là où il s’est établi avec les deux femmes de sa vie. Le pauvre homme est embarqué, malgré ses protestations, et devient médecin du travail dans une usine. Il progresse dans son art aux côtés d’un spécialiste allemand. On y découvre le nouveau quotidien d’Ezio et les principaux enjeux de son métier ainsi que les dangers liés au duralumin, notamment. En 1943, le territoire où il est assigné est bombardé. Il est même accusé de trahison et de sabotage par les officiers SS. En conséquence, il sera jugé par un tribunal de l’empire. Ezio est menacé de peine de mort, mais son allié et collègue Helmut Klotz témoigne en sa faveur. Puisqu’il est médecin, son plaidoyer de défense a permis de dissuader le jury de le tuer, en revanche, le verdict tombe : la condamnation à un camp de travail forcé.

Le chapitre dix relate la vie difficile au camp de travail à Blendsorf. Les prisonniers forcés démontrent leur solidarité au quotidien, malgré des conditions terribles. Ezio a bien du mal à communiquer avec sa femme. De plus, l’ambiance au camp provoque une angoisse chez le lecteur, car la surveillance se poursuit indéfiniment. Il s’est malgré tout fait des amis, dont Albert Lacour. Ce dernier tombe malade, le fils Bazania le soigne comme il peut. En 1944, la rumeur qui circule semble en défaveur de l’Allemagne nazie. Ezio espère que cela signifie que la guerre est bientôt terminée. Puisqu’il est docteur, il fait face aux pratiques terribles liées au camp. Au printemps 1945, l’Italie et la France sont libérées alors qu’Ezio paie le prix fort d’une santé mise à mal : son cœur est fatigué. Le camp va être évacué, les Russes arrivent. Les nazis lui accordent de nouveau son statut de spécialiste de la santé. Avec Benito le Sicilien, il entretient une relation amicale et fraternelle. Les libérateurs débarquent, le terrain est pris d’assaut par les GI’s. Le conflit s’achève le 8 mai. Le retour est difficile et long, pour des prétextes administratifs. Enfin, Ezio retrouve Yolande à la gare de Bordeaux, maigre, malade, mais libre.

L’épilogue nous informe qu’Ezio est devenu père, mais le retour à la vie normale est compliqué, car la guerre l’a marqué au fer. Il voyage à Postua, se ressource chez ses grands-parents. En cette fin de récit, Ezio évoque également avec amertume la décision des Français qui l’ont envoyé en camp de travail. Le médecin reprend contact avec Helmut Klotz qui l’avait défendu avec ferveur, le remercie et rencontre sa famille. Plusieurs années s’écoulent, Ezio Baziana contracte une maladie qui le fait souffrir atrocement, mais n’entache pas sa soif de liberté et de justice. Il s’éteindra en 2009, à l’âge de 94 ans.

L’œuvre « Les 9 vies d’Ezio » est un récit de vie palpitant, court et facile à lire. Le style simple et naturel pourrait relever du langage oral : pas de sophistication ni de pirouettes ratées, grâce à un discours très clair, qui pourra être savouré par les jeunes générations. La plume n’est pas littéraire ou pédante : elle se veut réelle, à la manière d’un témoignage net, un souvenir en couleurs qui nous renvoie aux heures les plus sombres de l’humanité. Malgré un contexte historique ancien, l’auteur semble nous indiquer que les problématiques d’hier sont encore des plaies ouvertes. Le message principal de cette leçon d’humilité incarne l’espoir brut : l’origine importe peu, lorsque la passion s’en mêle. Le titre du roman prend tout son sens, quand on se confronte toutes les fois où Ezio a risqué la mort, frôlé la tragédie. Qu’il s’agisse de la fin de son innocence, au moment où il prend conscience du racisme dont il est victime ou bien de sa traversée de la Suisse, chaque étape semble surplomber la précédente. Dans ce tourbillon où les prévisions sont souvent déjouées, Ezio s’est consacré à sa vocation ultime : la médecine. En ce sens, son altruisme force le respect. En dépit de ses grandes qualités, le lecteur peut déplorer un rythme déséquilibré avec des chapitres trop longs ou trop courts, ainsi que des mentions à des personnes ou éléments narratifs qui n’ont pas été correctement étoffés ou introduits. Nous aurions aimé que l’auteur développe le sort de la mère d’Ezio, Gesuina, qui est une des figures emblématiques de sa vie.

En conclusion, « Les 9 vies d’Ezio » est un héritage précieux et unique, qui nous plonge avec précision dans la vie d’une famille où le courage prime à chaque étape de l’existence.

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